Leïla Simon, les post diplômés avec leur interprète Yaming.

promotion 2017

KAOLIN : ART ET DESIGN EN CÉRAMIQUE CONTEMPORAINE

L’École nationale supérieure d’art de Limoges développe un post diplôme « art et design en céramique contemporaine ».

Cette formation de haut niveau s’inscrit dans le contexte international de globalisation des échanges artistiques et d’inter culturalité entre l’Europe et l’Asie, à travers deux lieux de production majeurs de la porcelaine que sont Limoges et Jingdezhen (Chine).

Sous la direction de Leïla Simon, commissaire d’exposition / critique d’art / coordinatrice, accompagnée de Guy Meynard, enseignant design céramique à l’ENSA Limoges, ce post diplôme est ouvert, sur concours, à 5 créateurs maximum, de niveau DNSEP, master II, ou équivalence professionnelle.

 

Dés-apprendre ou Sortir des sentiers battus

Il ne s’agira pas d’oublier ce que l’on a appris ou ce que l’on sait faire mais bien au contraire de digérer ce que l’on connaît de techniques céramiques, voire porcelainières, pour mieux s’ouvrir à ce qui nous est proposé.

La céramique est non seulement contenant mais aussi sculpture, installation, peinture, performance… Ses propriétés plastiques aux multiples, pour ne pas dire infinies, potentialités offrent une palette considérable de possibilités. Séjourner et travailler sur deux sites porcelainiers : Jingdezhen, site de production millénaire en Chine et plusieurs fois centenaire à Limoges, site de production industrielle, aux cultures et aux pratiques si différentes, sera l’occasion de (re)découvrir la céramique. Appréhender de nouvelles techniques, de nouvelles approches, explorer la matière, expérimenter des formes et des pratiques, (dé)construire aussi bien le vocabulaire traditionnel que contemporain de l’art chinois et français nous donnera l’opportunité de dés-apprendre pour mieux évoluer.

La résidence de deux à trois mois sur le site de Jingdezhen vous offrira l’opportunité de nous plonger dans la culture chinoise. Les découvertes, les rencontres, les échanges qui en découleront libéreront également notre imaginaire.

Le séjour qui suivra à l’École Nationale Supérieure d’Art de Limoges nous permettra de mettre à plat nos découvertes, de pousser plus loin nos réflexions tout en ayant l’opportunité de bénéficier des connaissances techniques et du matériel de ce lieu.

Le programme est assez flexible pour laisser la place au hasard des rencontres. Chaque étape sera ainsi l’occasion d’expérimenter, de prendre des risques tout en étant accompagné tant au niveau technique qu’intellectuel.

Deux expositions – la première au Centre international d’art et du paysage de Vassivière puis la seconde au musée du Four des Casseaux à Limoges – ainsi qu’une publication rendront visibles le cheminement et le résultat de ces expériences une fois le post-diplôme terminé.

Leïla Simon

 

Artistes, designers sélectionnés

  • Anna TOMASZEWSKI, DNSEP art, 2014, Villa Arson
  • Céline VACHÉ-OLIVIERI, DNSEP art avec mention, ESAD Strasbourg – DUT Carrières sociales Bordeaux
  • Mylène GARCIN, DNSEP art, 2017, ENSA Limoges
  • Pierre BOGGIO, DNSEP mention design graphique, 2015, École nationale supérieure des Beaux Arts de Lyon
  • Théo CAZAUBON, DNSEP design d’objet, 2015, Arts décoratifs de Paris

 

Programme Kaolin 2017-2018

Septembre 2017 / Limoges
Découverte des moyens techniques et humains offerts par l’ENSA et appréhension des différents aspects culturels, scientifiques et techniques de la production porcelainière à Limoges et dans la région Nouvelle-Aquitaine (date et durée à définir).

Octobre – Décembre 2017 / Jingdezhen (Chine)
Résidence au sein du studio de recherche et de création de l’ENSA à Jingdezhen : découverte des savoirs et savoir faire locaux et rencontre avec les différents acteurs du secteur industriel et artisanal. (Photo d’entête de page : Leïla Simon, les post diplômés avec leur interprète Yaming.)

Janvier 2018 / Limoges
Élaboration et mise en place des projets de recherche en lien avec les manufactures et les réseaux artistiques et professionnels de l’ENSA.

Janvier – décembre 2018 / Limoges
Résidence en atelier (programme défini par l’équipe)

Novembre 2018 – janvier 2019 / Limoges et Vassivière
Restitutions des recherches : expositions et publication.

 

Présentation des post-diplômés par Leïla Simon

 Anna TOMASZEWSKI 

Anna Tomaszewski, Stalactite, faïence

Anna Tomaszewski, Stalactite, faïence

Dé-placements

« Je pense que nous vivons dans un monde,
ce monde,
mais qu’il en existe d’autres tout près.
Si vous le désirez vraiment, vous pouvez passer par-dessus le mur et entrer dans d’autres univers. »

Haruki Murakami

L’intérêt d’Anna Tomaszewski pour les textures et les surfaces l’a naturellement amené à se tourner vers la céramique, offrant une multitude de possibles. Le post-diplôme Kaolin lui a permis non seulement de re-découvrir cette matière mais également d’approfondir sa démarche.

Anna Tomaszewski dévoile des déplacements. Déplacements lorsqu’elle extrait de son milieu d’origine un élément, bien souvent de très petite taille, et que l’on nommera par la suite miniature. Déplacements du regard lorsqu’elle joue avec des effets d’optiques, avec les échelles. Déplacements qu’elle effectue pour appréhender, comprendre un territoire qui lui est plus ou moins étranger. Déplacements lorsqu’elle crée des œuvres aux inspirations diverses sans tenir compte d’aucune frontière.

Il y eut tout d’abord sa résidence à l’université de céramique de Jingdezhen (Chine).

Traverser des continents pour séjourner dans un pays qui jusqu’alors lui était inconnu. Arpenter une ville puis s’attacher à en explorer une parcelle.

Il y eut ensuite ses séjours à l’École nationale supérieure d’art de Limoges.
Déambuler dans les ateliers. Glaner des miniatures. Agrandir ces éléments pour nous donner à voir.

Il y eut également sa lecture d’Éloge des vagabondes de Gilles Clément et sa résidence au Centre international d’art et du paysage de Vassivière.

Ses déplacements, ses allers-retours ont tissé, au fil du temps, des liens et des regards. Les histoires s’entremêlent. Anna Tomaszewski pense d’ailleurs son travail comme des phrases constituées de mots et de ponctuations.

Growing in concrete est né à Jingdezhen. Au détour d’un chemin, Anna Tomasewzki a découvert une usine de porcelaine abandonnée. La notion de ruine était confirmée par l’emprise de la végétation sur – dans les bâtiments et par les amoncellements de céramique. L’artiste a passé des heures, seule, à assembler des éléments trouvés sur place ou bien rapportés, à filmer ces espaces, à capter leur atmosphère. Nous retrouvons dans ses images l’attachement de l’artiste à des surfaces aux textures variées. La perte d’échelle s’opère grâce aux gros plans effectués sur d’infimes détails puis avec la projection en grand de la vidéo. L’installation est constituée également de rochers trouvés pendant ses promenades sur l’île de Vassivière. Des mousses naturelles et artificielles, telles des plantes vagabondes, parsèment leurs surfaces, se glissent dans leurs interstices, faisant le lien entre la Chine et la France. Un lien aussi bien sur le plan matériel que conceptuel.

Choisir d’inclure des mousses dans ses sculptures renvoie bien évidemment à la place de la nature aussi bien dans l’usine abandonnée que sur l’île de Vassivière mais implique également une part de hasard. L’artiste ne maîtrisera qu’en partie, voire pas du tout, leur croissance, leur emprise sur ces rochers. Mais si la nature détient une place importante dans l’usine et sur l’île c’est parce que l’être humain le veut bien. D’un côté le lieu a été abandonné, de l’autre il a été créé par l’Homme pour que la nature s’y déploie. Quelques jours après que l’artiste eut filmé, l’usine a été démolie. La végétation naguère envahissante a disparu. La plante déposée dans la sculpture évoque à la fois la liberté, la domesticité et la fragilité de la nature.

Les vagabondes « portées par le vent, par les animaux ou sous la semelle de nos souliers, […] ont conquis, avec témérité et vitalité, nos jardins, nos talus, nos friches. »1 Par ce choix, l’artiste confirme son intérêt pour les déplacements, affirme l’ancrage de son projet sur plusieurs espaces qu’elle a arpentés. Gilles Clément, à travers L’Éloge des vagabondes développe l’idée que « la multiplicité des rencontres et la diversité des êtres (sont) autant de richesses ajoutées au territoire. » Même si ceci n’est pas forcément le point de départ de l’artiste, le choix de cette plante ne peut que nous évoquer les migrations et les échanges interhumains. L’enrichissement dû aux circulations des êtres, des idées, des cultures… Nous pouvons également voir dans cette métaphore, et les exemples de milieux naturels cités plus haut, le fait que dans certains cas le pouvoir peut faire table rase de toute forme de libertés ou alors les cadrer en douceur.

Growing in concrete nous enveloppe par les images qu’il projette, par les sons qu’il égrène. Notre regard circule sur les surfaces aussi bien filmées que sculptées. Leurs textures sont palpables. La Matière est explorée dans ses moindres détails. Nous sommes à la fois ici et ailleurs, ancrés dans le présent, le passé et le futur. Anna Tomaszewski propose à travers cette installation une vision intemporelle, un univers en suspens où la poésie chemine dans un rythme étiré.

Lorsqu’Anna Tomaszewski agrandit les miniatures qu’elle a retiré de leur milieu d’origine elle nous donne, là aussi, à voir à l’instar du rêveur éveillé. Voir, tel que l’entend Paul Éluard, est propre à l’action de l’imagination onirique comme agent d’une conscience supérieure et révélatrice sur soi et sur le monde. Si les risques du zoom nous sont bien connus depuis le film Blow-up de Michelangelo Antonioni, les agrandissements sont, ici, non pas le moyen de prouver, vérifier une hypothèse mais plutôt de révéler ce que l’artiste a pu Voir dans ces miniatures. Chez Anna Tomaszewski il n’est pas question de fabriquer des faux, des copies mais plus des artefacts, au sens anthropologique du terme. En les agrandissant puis en présentant les deux états à travers des jeux d’optiques notre regard se déplace, bascule dans l’univers poétique où le micro s’entremêle au macro.

Leïla SIMON

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1 Gilles Clément, Éloge des vagabondes, 2002, éd. Robert Laffont

 

 Mylène GARCIN 

Mylène Garcin. Pose des éléments en porcelaine plastique. Chaque poil est modelé puis appliqué un à un pour provoquer l’effet de mouvement de la fourrure

Mylène Garcin. Pose des éléments en porcelaine plastique. Chaque poil est modelé puis appliqué un à un pour provoquer l’effet de mouvement de la fourrure

Dégustez les produits de sa « chasse »

Mylène Garcin s’intéresse aux divers rapports entre les animaux et les êtres humains. Si de nombreux projets antérieurs étaient en lien avec le monde de la chasse, le post-diplôme Kaolin 2017 – 2018 de l’École nationale supérieure d’art de Limoges (Ensa Limoges) lui a permis de préciser un point découlant de ces rapports.

Mylène Garcin souhaitait créer un moment artistique propice aux rencontres. Elle avait en tête les repas partagés après une partie de chasse, les banquets… Son regard se porta alors sur les terrines zoomorphes en porcelaine. Jusqu’au XVIIIème siècle les dépouilles des animaux chassés ornaient les tables. Puis, avec la mode des pâtés, ce type de re-présentations a laissé la place à des contenants en céramique rappelant l’animal dégusté. Leur facture et leur esthétique magnifiaient tout autant la grandeur du maître de maison.

L’artiste opta pour des renardeaux en train de jouer. Moments ludiques où ils apprennent les principes de la chasse. Ses terrines en porcelaine reproduisent des renardeaux, figés en pleine action, dans des attitudes diverses. La blancheur de la porcelaine donne ici un côté sculptural au contenant qui, une fois terminé, sera déposé sur un socle. Mylène Garcin ne souhaita pas cuisiner, comme la tradition le veut, les animaux représentés. À l’occasion de sa résidence au Centre international d’art et du paysage de Vassivière elle rencontra des personnes dont les connaissances sur la faune et la flore de l’île et de ses environs lui permirent d’élaborer une recette à partir des éléments mangés par les renards. Nous dégustons donc doublement l’intérieur de ces renardeaux.

Sonnez la curée est une installation constituée de ses terrines et d’un dessin mural qui illustre le moment où la meute de chiens s’apprête à dévorer (en partie) la proie. La mise en curée est la cérémonie destinée à rendre hommage à l’animal chassé et à récompenser les chiens.

Lorsque Mylène Garcin évoque l’Histoire de l’art son regard se porte sur des scènes de chasse mais surtout sur des Natures mortes. Ce genre artistique l’a notamment inspiré pendant sa résidence en Chine1 où elle a pris des photographies dans des marchés et dans la rue2. Elle a capté des moments sur des étals de boucheries et de poissonneries. Moments captés certes, mais il est moins question ici d’une approche documentaire que picturale. La risographie vient mettre en lumière la structure, les lignes de fuites et les surfaces qui se dessinent. La beauté des formes et des matières est ainsi révélée.

La photographie Leurre pour Cronos n’est quant à elle pas tirée en risographie. Son propos est tout autre, même si elle rappelle sur certains points les Natures mortes. Après avoir renversé son père, Cronos apprit qu’il serait lui aussi destitué par son propre fils. Pour que cette prophétie ne se réalise jamais il décida de manger ses enfants dès leur naissance. Un jour, sa femme Rhéa lui fit avaler une pierre à la place de son fils Zeus. Il fut caché et élevé en Crête et vint plus tard détrôner son père. Leurre pour Cronos évoque le moment du subterfuge, de son ingurgitation. Un chapelet de pork stones est suspendu à un crochet de boucher. Les pork stones sont des pierres taillées et dont l’aspect et la forme rappellent le lard. En Chine, elles peuvent avoir des vertus bénéfiques. Une fois ingurgitées ces pierres seraient donc favorables à Cronos ? Mais le bras qui les tend n’est pas celui de Rhéa, c’est celui d’un homme. Est-ce l’entité du pouvoir ? Celui qui, sous couvert de permettre au peuple de se procurer des porte-bonheurs lui fait avaler ce qu’il souhaite. L’allégorie d’ordre universel rapproche cette photographie des Vanités.

Drapés, inspirés des fourrures des peintures d’Histoire, pourraient, aux premiers regards, s’éloigner de la nourriture et n’en garder que l’enveloppe. Ces volumes sinueux à la fois lourds et volatiles se déploient sur des surfaces horizontales et verticales. Au départ ils attirent par leurs courbes et leur matière puis peu à peu ils déconcertent. Ce foisonnement de colombins en céramique évoque des poils mais peut également s’apparenter à des pics, voire à une multitude de dents acérées. Les formes avancent, grignotent l’espace, se rapprochent de plus en plus. Viendraient-elles nous manger ? Après tout, dans les peintures d’Histoire, les capes de fourrures, aussi belles et luxueuses soient-elles, faisaient disparaître l’homme en tant qu’individu au profit de ce qu’il représentait.

Nous retrouvons l’ambiguïté si chère à l’artiste. Le côté séduisant se marie harmonieusement à l’impression de danger. À l’instar de son ensemble de vases Serial kiln3 où l’artiste après avoir plongée ses mains dans du bleu de cobalt vient enserrer les cols des vases. Ce bleu précieux est employé dans les grandes manufactures depuis des générations. Souvenons-nous que Mylène Garcin utilise très peu de couleurs (le noir et blanc la plupart du temps). Devons-nous y voir un affranchissement du cadre dans lequel elle évolue ? En accomplissant ce geste à la fois doux et violent Mylène Garcin se réconcilie avec la couleur.

Nous découvrons une autre forme d’ambiguïté avec le dessin mural et les terrines de Sonnez la curée. Cette fois-ci, la menace pourrait nous être adressée. Qui sommes-nous face à cette meute de chiens, les proies ou les maîtres ? Et lorsque nous mangeons l’intérieur des renardeaux sommes-nous les dupés ou les hôtes de marque ?

Leïla SIMON

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1 Une résidence à l’Université internationale de céramique de Jingdezhen (Chine) entame le post-diplôme Kaolin de l’Ensa Limoges.
2 Cet ensemble s’intitule « 肉 Ròu », viande en mandarin.
3 Jeu de mot entre « serial killer » et « kiln » qui veut dire four à céramique en anglais.

 Pierre BOGGIO 

Photo : Pierre Boggio, Module de colonne, tour à plâtre

Pierre Boggio, Module de colonne, tour à plâtre

Il était une, des fois…

Pierre Boggio nous conte des histoires. Plus précisément, de multiples versions d’une seule et même histoire. Chacune conduisant à des situations diverses tout en apportant des informations complémentaires. La variété d’interprétations, contenue dans chacun des objets1 réalisés par l’artiste, rend ceci possible. Les lectures évoluent selon l’agencement de ces-derniers. C’est ainsi que la mise en espace est nécessaire pour finaliser l’œuvre. Les installations ne sont donc pas de nouvelles représentations des objets mais sont surtout des occasions d’approfondir leur sens. Elles viennent prolonger, par la multiplication des lectures, les projets de Pierre Boggio.

Il serait plus juste de parler d’interprètes plutôt que de visiteurs lorsqu’on désigne les personnes qui découvrent / voient le travail de cet artiste. Interprètes en tant que personnes qui décodent les images ; personnes qui tissent des liens entre les objets – les situations ; personnes qui servent d’intermédiaires tout en ayant l’opportunité, tels des acteurs, d’agir. À l’instar de la représentation des objets, la présence de l’interprète est indispensable pour le déroulé de la narration.

Le travail scénique tout comme celui d’interprète produit ainsi des variantes. Le nouveau récit n’annule en aucun cas le précédent. Les diverses versions s’apparentent, ici, à des couches sédimentaires nous permettant de mieux comprendre l’histoire racontée.

L’appréhension du travail de Pierre Boggio nous fait donc emprunter de nombreux chemins où le dialogue est constant. Dialogue entre les objets, dialogue entre l’artiste et ses objets, dialogue entre ces objets et l’interprète, dialogue entre l’artiste et l’interprète. Nous pouvons toutefois apprécier son travail sans avoir vu / participé à toutes ses propositions. Ces dernières font appel à la sensibilité de chacun et nous sommes libres de pouvoir en tirer nos propres fils.

Si l’univers de l’espace scénique est omniprésent dans le travail de l’artiste, les objets qu’il réalise peuvent s’apparenter également à des mots. Des mots qui, une fois assemblés les uns aux autres, constituent des phrases. Comme nous l’avons vu plus haut, contrairement aux pièces de puzzle, ces mots – objets sont pensés de telle manière qu’ils peuvent être agencés différemment les uns aux autres.

Les projets expérimentés – réalisés pendant le post-diplôme Kaolin de l’École nationale supérieure d’art de Limoges viennent alimenter cette démarche, voire l’affirmer.

Pierre Boggio a assemblé divers volumes géométriques en plâtre pour en tirer des colonnes de porcelaine. Ayant varié à chaque fois leur composition, l’artiste crée des colonnes à la fois similaires et uniques. Le hasard des cuissons intervient également en les faisant toutes légèrement pencher. Rassemblées dans un même espace elles nous font légèrement tanguer. Alors que l’état d’ébriété est renforcé par leur blancheur immaculée, l’une d’entre elle se distingue par sa couleur rose2. Si l’artiste ne souhaite pas dévoiler le mystère de ce choix nous voyons dans cette touche colorée le rythme qui s’était installé tressauter, notre regard s’aiguiser.

Pierre Boggio développe avec Colonnes tout un ensemble de signes qui ne demandent qu’à dialoguer entre eux et avec d’autres objets.

Pendant sa résidence à l’université de céramique de Jingdezhen (Chine), Pierre Boggio a assisté à une conférence sur les poteries néolithiques. L’artiste a décidé de reprendre la technique employée à cette époque, celle des colombins d’argile, pour façonner des vases. Sa maîtrise s’affinant il s’est éloigné des archétypes de l’époque néolithique. En se développant, son vocabulaire s’est précisé. C’est ainsi que les formes ont été de plus en plus mouvementées, avec diverses panses et protubérances. Ses recherches l’ont amené également à organiser des cuissons primitives et à utiliser des terres retenues pour leur texture et leur couleur. Les formes et les teintes nous rappellent parfois certains éléments visibles dans la nature, telles des tubercules ou des termitières.

Là aussi un ensemble de signes se déploie sous nos yeux. Alphabet dont l’artiste s’empare pour nous raconter les cheminements de son projet.

Ses recherches aussi bien documentaires que gestuelles s’apparentent à celles d’un archéologue. Alors que ce dernier pourra s’aider du carottage d’un sol pour comprendre l’Histoire, Pierre Boggio nous dévoile ici les strates temporelles qui constituent cet ensemble. Chaque vase correspond à une couche, à une étape évoquant la précédente tout en énonçant la suivante. Chaque vase fait partie de l’histoire de Poterie néo-neolithique et nous la rend lisible.

Colonnes et Poterie néo-neolithique sont présentées, dans un premier temps, sous forme d’ensemble. Elles rejoindront ensuite les autres objets de Pierre Boggio, élargissant ainsi les possibles.

Si les objets sont des mots, si les installations sont les versions d’une histoire, l’univers de l’artiste pourrait donc s’apparenter à une bibliothèque, à une collection d’histoires.

Leïla SIMON

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1 Par objets j’entends les sculptures, les objets édités, les projets graphiques, etc. réalisés par l’artiste.
2 Porcelaine teintée dans la masse

 Théo CAZAUBON 

Théo Cazaubon, extrusion 1

Théo Cazaubon, extrusion 1

Thème et Variations1

La démarche de Théo Cazaubon rejoint sur de nombreux points l’état d’esprit du post-diplôme Kaolin 2017-2018 de l’École nationale supérieure d’art de Limoges. Se poser, observer, tâtonner, expérimenter, s’éloigner, analyser, re-commencer, bifurquer, avancer. Par ses propriétés et ses multiples possibilités, la terre est tout appropriée pour de telles approches.

L’artiste designer met en place des protocoles qu’il expérimente par la suite. Parallèlement à sa pratique, qui lui permet de formuler et de préciser son langage, sa pensée s’articule au fur et à mesure de ses gestes, de ses réflexions et des résultats qui en découlent.

Le point de départ est toujours simple et concis. Des colombins ou des tubes sont extrudés. Trois éléments de base (contenant – anses – assise) constituent une variété de coupes.

La pratique de Théo Cazaubon se développe à partir de ses gestes mais également avec l’aide de machines existantes ou fabriquées spécialement, à l’instar de ses moules en plâtre.

Pendant sa résidence en Chine, il a travaillé avec une petite extrudeuse. Extrusion céramique I est un ensemble de fins colombins qu’il a détournés en contrariant leurs formes et leurs volumes. De retour à Limoges il a utilisé une autre extrudeuse pour obtenir des tubes. C’est ainsi qu’est née Extrusion céramique II. Par ses gestes, il creuse leur espace externe ou ferme, en partie, leur cavité. De suites en suites leur variété se multiplie. Il s’agit moins de re-production, dans le sens biologique du terme, que de faire croître le différent au sein d’une même matrice.

En effet, si la répétition est de mise, ce n’est en aucun cas pour obtenir des éléments semblables. Tous se démarquent dans leur différence. Une même recherche est expérimentée, revue à travers divers angles d’approches. L’exploration produit naturellement des nuances. Les motifs se décalent graduellement. À l’instar des effets d’écho, Théo Cazaubon propose des éléments singuliers, à la fois similaires et dissemblables.

L’artiste n’a jamais caché les étapes de production d’une œuvre. La numérotation des titres le confirme. La présentation par groupe également. Ceci l’a aussi amené à couler différentes terres dans un même moule2, révélant ainsi des interstices, des rencontres délicates. À travers ces déclinaisons, l’artiste souhaite obtenir un résultat formel en adéquation avec ses prospections.

À cette recherche, sur les suites et la diversification du même, s’ajoute un travail sur la matière, qu’il décortique et conjugue à d’autres. Il associe ainsi de la limaille de fer à de la porcelaine ou réalise des moules en plâtre dans lesquels il coule différentes terres3. Son attention se porte sur les rencontres de ces matériaux et sur ce qui découle de ces mariages improbables.

Même si Théo Cazaubon pressent certains résultats, il ne maîtrise pas tout, volontairement. Le hasard détient une place importante dans le travail de l’artiste. Lorsqu’il utilise des machines, celles-ci fonctionnent manuellement, induisant automatiquement des décalages plus ou moins ténus. Les cuissons définissent quant à elles le résultat d’interactions de matières. De même, il lui arrive de faire appel à un tiers. Pour Fonds perdus, il a donné sa première carte blanche à un artisan chinois. Ce-dernier a réalisé un décor s’éloignant de l’univers concis et épuré de Théo Cazaubon. Avec ses invitations, l’artiste souhaite qu’une autre personne que lui s’approprie ses pièces. Surtout, elles lui permettent d’élargir son regard, de le renouveler, d’aller plus loin dans l’exploration du « sujet ».

Enfin, le minimalisme formel de son travail révèle les recherches de l’artiste, accentue ses gestes et les effets de matière. Les coupes ne sont que le support choisi pour développer des interactions argileuses. Les tubes extrudés puis pincés n’ont pas vocation à être des contenants mais à se rapprocher au plus près des réflexions sur le creux. Ces formes épurées ravivent tout de même nos souvenirs. Les coupes frôlent l’anthropomorphisme avec leurs silhouettes définies par leurs trois éléments : contenant (corps) – anses (oreilles) – assise (pieds). Disposées les unes à côté des autres, telles des typologies, les pièces d’Extrusion céramique I s’apparentent à des nœuds marins ; celles d’Extrusion céramique II nous rappellent des châteaux d’eau ou des silos.

Chaque geste, chaque regard, chaque série précisent les contours des recherches de Théo Cazaubon. Les variations, n’ont pas pour but de suggérer un déploiement infini, mais d’atteindre un état d’harmonie entre la forme, la matière et les moyens de production. Et si le résultat est parfois pressenti, l’objectif, pas plus que la fin, ne sont connus au départ.

Leïla SIMON

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1 Nous invitons le lecteur à écouter : « Variations Goldberg », 1740, Jean-Sébastien Bach ; « Clapping music », 1972, Steve Reich ; à voir « Fase, Four movements to the music of Steve Reich », 1982, Anne Teresa de Keersmaeker. Et bien d’autres œuvres où le déphasage est déployé.
2 Fonds perdus
3 Fonds perdus

Théo Cazaubon, extrusion 2

Théo Cazaubon, extrusion 2

 

EXPOSITIONS

 

 

 Kaolin, vers l’hiver 

Du 17 novembre 2018 au 6 janvier 2019 au Centre International d’Art et du Paysage (CIAP) – île de Vassivière.
→ Vernissage le samedi 17 novembre de 15h à 18h30

La tour et l’atelier du bâtiment accueillent « Kaolin », une exposition de Pierre Boggio, Théo Cazaubon, Mylène Garcin et Anna Tomaszewski.
Commissaire de l’exposition : Leïla Simon

Le post-diplôme Kaolin 2017-2018 de l’École nationale supérieure d’art de Limoges est propice à l’expérimentation et à l’élaboration de projets tout en étant en lien étroit avec une commissaire d’exposition – critique d’art.
Une résidence de plus de deux mois à l’Université internationale de céramique de Jingdezhen, Ville connue pour sa porcelaine, a permis aux post-diplômés de découvrir la céramique chinoise. Leurs recherches et leur travail se sont ensuite poursuivis à Limoges dans les ateliers de l’Ensa tout en jetant l’ancre, un temps, sur l’île de Vassivière, à l’occasion d’une résidence au Centre international d’art et du paysage (Ciap). Les univers et les démarches des quatre artistes sont variés. Ce qui les relie ce sont les lieux où les projets de chacun ont pu évoluer.

L’exposition au  CIAP présentera, sous la forme d’un premier volet, une partie des œuvres réalisées pendant ce post-diplôme. Le second volet s’ouvrira en janvier 2019 au musée du Four des Casseaux à Limoges.

Informations pratiques :

Exposition « Kaolin » dans le cadre de l’exposition « Vers l’hiver »

Visuel : exposition "Vers l'hiver", crédit photo : Daphné Mallet

 

Centre International d’Art et du Paysage
Île de Vassivière – 87 120 Beaumont-du-Lac

Du mardi au vendredi de 14h à 18h et samedi et dimanche de 11h à 13h et de 14h à 18h.
Le Centre d’art est situé au milieu de l’Île de Vassivière. Accès par une passerelle (15 min de marche). L’île est interdite aux véhicules motorisés, sauf personnes à mobilité réduite.
Tarif plein : 4€.
Tarif réduit : 2€ jeunes, étudiants, demandeurs d’emploi, RSA. 
Gratuit : -12 ans, partenaires (ENSA Limoges)

Télécharger le communiqué de presse

 

 « La céramique, tu l’aimes ou tu la kick » 

Une exposition des artistes du post-diplôme Kaolin 2017-2018 : Pierre Boggio, Théo Cazaubon, Mylène Garcin et Anna Tomaszewski.
Commissaire de l’exposition : Leïla Simon.

→ Du 18 janvier au 2 mars 2019 au musée du Four des Casseaux à Limoges.

Affiche : exposition "la céramique tu l'aimes ou tu la kick"Le post-diplôme Kaolin 2017-2018 de l’École nationale supérieure d’art (ENSA) de Limoges a été propice à l’expérimentation et à l’élaboration de projets tout en étant en lien étroit avec une commissaire d’exposition – critique d’art, Leïla Simon.

Une résidence de plus de deux mois à l’Université internationale de céramique de Jingdezhen, Ville connue pour sa porcelaine, a permis aux post-diplômés de découvrir la céramique chinoise. Leurs recherches et leur travail se sont ensuite poursuivis à Limoges dans les ateliers de l’ENSA tout en jetant l’ancre, un temps, sur l’île de Vassivière, à l’occasion d’une résidence au Centre international d’art et du paysage.

Les univers et les démarches des quatre artistes sont variés. Ce qui les relie, ce sont les lieux où les projets de chacun ont pu évoluer. Le déploiement des recherches et productions de chacun se fait à travers deux expositions. Le premier volet eu lieu au Centre international d’art et du paysage de Vassivière du 17 novembre 2018 au 6 janvier 20191. Le second volet se tient du 18 janvier au 2 mars 2019 au musée du Four des Casseaux à Limoges.

L’exposition « La céramique, tu l’aimes ou tu la kick » présente un ensemble d’œuvres réalisées pendant le post-diplôme Kaolin 2017 – 2018. Alors que certaines ont pu être déjà montrées au Ciap, leur présentation au musée du Four des Casseaux nous offrira un tout autre point de vue. D’autres seront inédites, voire même pour certaines pensées spécialement pour le four du musée.

1Growing in concrete d’Anna Tomaszewski est visible dans la tour du Ciap jusqu’au 10 mars 2019.

Télécharger le communiqué de presse

Informations pratiques :

Musée du Four des Casseaux
28, rue Donzelot 87000 Limoges
 
Horaires d’ouverture :
Ouvert du Lundi au Samedi 
de 10h à 12h30 et de 14h à 17h30 
 
Visite libre:
4,50 euros par personne
Gratuit pour les enfants de moins de 12 ans
2,50 euros pour les étudiants
 

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Liens référents au post-diplôme « Kaolin »

Jingdezhen Jingdezhen Ceramic Institute – JCIStudio international de recherche et de création ENSA-JCI

Les promotions précédentes du post-diplôme « Kaolin »

promotion 2018-2019
promotion 2016-2017
promotion 2015-2016
promotion 2014-2015
promotion 2013-2014
promotion 2012-2013

 

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